Juillet 1960. J’ai 10 ans. C’est le temps des foins mais la pluie de cet avant-midi nous a donné congé pour le reste de la journée. Ce midi, le soleil est de retour, et mon père a décidé d’en profiter pour réparer un bout de clôture. Je l’accompagne. Mon travail consiste à lui fournir les crampes et le marteau.
J’aime bien être avec mon père et le regarder travailler. Mais aujourd’hui j’ai la tête ailleurs. C’est un jour spécial. Je suis excité comme une mouche prise entre deux vitres. Toute mon attention est dirigée vers notre maison, à l’autre bout de la ferme, d’où ma mère doit nous envoyer un signe. Depuis toujours, pour avertir les hommes aux champs d’un évènement important, on étend sur la corde à linge un grand drap blanc. Aussi je m’étire le cou à chaque minute sous le sourire moqueur de mon père. Tout à coup je m’écrie…
- P’pa! Le drap! Maman a étendu le drap blanc. Faut y aller!
- Pars devant! Et dis à ta mère que j’arrive.
Agité comme un petit veau du printemps, je cours aussi vite que je peux.
La raison de mon excitation, la voici. Nous allons avoir NOTRE TÉLÉVISION à nous. Cet appareil extraordinaire, qui est déjà dans plusieurs maisons du village, va maintenant trôner dans NOTRE salon.
Coupant à travers champs, le cœur palpitant, j’arrive à la maison.
- Papa s’en vient! Papa s’en vient!
Dans la cour, la camionnette du livreur est déjà reculée près de la porte du salon. Mon père arrive enfin. Avec précaution, ils font entrer la nouvelle venue par la porte des grands jours. Une grosse boite de trois pieds de haut, où est inscrit en grosses lettres FLEETWOOD. Tout doucement, presque religieusement, ils sortent la télévision de la boite et des emballages. Voici enfin NOTRE télévision. Sûrement la plus belle des alentours.
Assistée de Jeannette, maman lit à haute voix les instructions, pendant que Gaston, le plus vieux, examine de plus près, inspectant les boutons devant et les fils derrière. Puis il dit d’un ton qui se veut rassurant :
- Ça pas l’air bin compliqué!
Je vais retrouver mon père sur la galerie. Il est en train d’assembler des grandes tiges de métal. Heureusement qu’il sait comment faire, car moi je suis complètement dépassé. Je ne savais pas qu’une antenne devait être si bizarre.
En se servant de la grosse échelle de bois, mon père monte sur le toit avec cet étrange squelette de métal. Après bien des efforts, il parvient à fixer l’antenne sur le sommet de la toiture. Des fils de fer sont tendus aux quatre coins.
Puis c’est le moment tant attendu. Maman devant l’appareil, Gaston à la porte du salon, Jeannette sur la galerie, moi dans la cour, et papa sur le toit. On dirait un jeu, mais c’est le plus sérieusement du monde qu’on se passe les mots importants pour que papa tourne la fameuse antenne dans la bonne direction.
- Un peu à gauche!
- Non…à droite!
Enfin! De retour dans la maison, je me précipite au salon. Sur l’écran, une drôle d’image pleine de cercles et de carrés, avec une tête de chef indien dans le haut.
- Mais c’est quoi ça?
- C’est la mire, pour ceux qui veulent ajuster l’image. Les émissions ne vont commencer que sur l’heure du souper.
- On peut pas voir autre chose?
- Bin non! Radio-Canada est le poste qu’il est possible de capter ici.
Je dissimule mal mon impatience. Et je me dis que Marie-Paule et Michel doivent avoir hâte eux aussi. Maman leur a annoncé la nouvelle par téléphone ce midi. Ils reviennent demain soir de quelques jours de vacance à Amqui, chez la parenté.
Ce soir, je regarderai tous les programmes, jusqu’à la fin des émissions, quand ils vont remettre la tête d’indien. Maman m’a dit que c’est correct, pour cette fois.