Début septembre. Samedi matin. Le soleil fait briller la rosée. Je partage mes toasts avec les chats sur la galerie. Les croûtes pour les minous et la confiture pour moi. Michel sort du fournil avec un panier dans une main, et dans l'autre une poche en jute.
- Viens-tu avec moé?
Pas besoin d'explications. J'ai tout compris d'un simple coup d'œil. Avant de s'endormir hier soir, mon frère m'avait parlé de son projet.
- Oui j'arrive!
- Apporte un panier.
Je file aussitôt à la cuisine trouver maman.
- J' m'en vas aux noisettes au pont de fer, avec Michel.
- Faites attention au train. Et éloigne-toi pas de ton frère.
Il est déjà rendu au coin de la grange. Je choisis en vitesse un panier dans la dépense, et je cours pour le rattraper. Michel est pressé. Il est toujours pressé, Michel. C'est incroyable tout ce qu'il peut faire dans une journée, ce gars-là. Il est meilleur que moi. C'est normal, il est plus vieux. Souvent, mon père lui confie les cordeaux et c'est lui qui guide les chevaux dans le champ.
- Dépêchons-nous si on veut r'venir pour dîner.
On ne perd pas de temps en route. On prend le chemin qui longe les clôtures, chacun dans son ornière. Je dois souvent accélérer l'allure. Michel est pressé.
Rendu à la grange du fond (j'ai jamais compris pourquoi on l'appelle comme ça. Elle n'est pas au fond, elle est juste au milieu), il nous reste encore un bon bout à faire. On traverse un champ de foin coupé. Les tiges sèches craquent sous nos pas. On prend à gauche, le long du champ de patates. Une corneille quitte son piquet en criant sa mauvaise humeur. Un siffleux peureux a vite retrouvé son trou. Et nous voilà le long du chemin de fer. Je reconnais l'endroit où j'avais trouvé la grosse talle de fraises, au début de juillet. De temps en temps je regarde en arrière. On voit à peine la grange et le toit de la maison. Elle est vraiment immense, notre ferme.
Michel est pressé. On est rendu près du pont de fer. Je vois les énormes poutres de métal qui pointent vers le ciel. Pas question de s'approcher. Un train peut arriver à tout moment. J'ai un peu peur des trains. Même à la maison, je reste sur la galerie au passage des trains.
Le gant est vraiment une bonne idée. Les noisettes sont dans une enveloppe avec une queue, et recouverte de petits piquants. Pas facile à décrocher, il faut souvent tirer un bon coup. J'ai mal au bras. Michel m'encourage. Plus agile que moi, il grimpe plus haut, là où il y en a plus.
On a bien travaillé. J'ai même dû vider mon panier trois fois dans le sac à patates.
- On en a assez. On r'tourne à maison. Oublie pas les paniers pis les gants!
Il est déjà en route, avec la poche de noisettes sur le dos. Michel est pressé. Il a sûrement des projets pour son après-midi.
Fatigué mais content, je jette un dernier coup d'œil vers le haut des branches, le temps d'apercevoir l'écureuil qui revient, heureux de nous remplacer.
Le retour se fait plus lentement. Mon frère s'arrête à quelques reprises pour m'attendre. Il en profite pour déposer la poche à ses pieds. Le soleil tape dur. On entend au loin le clocher du village annoncer midi. On accélère le pas.
Enfin de retour. Fiers de notre expédition, nous déposons notre récolte sur la galerie, devant la famille réunie. Chacun y va d'un petit commentaire.
- De la belle ouvrage!
- Vous pouvez être contents!
- Vous m'en donnez un peu?
Pendant le dîner, c'est la bouche pleine que je raconte notre aventure. Toujours pressé, Michel est le premier à quitter la table.
- Viens-tu? On va finir la job.
On repart avec notre trésor et on s'arrête devant la grosse pierre plate qui sert de seuil à la porte de l'étable. Michel empoigne à deux mains la poche et la lève à bout de bras. Puis il la lance de toutes ses forces sur la pierre. Il recommence plusieurs fois.
- C'est pour faire sortir le jus de l'écorce des noisettes et ramollir les piquants. Beaucoup plus facile après pour les doigts quand on va les arranger.
C'est le moment de se partager notre butin. On se remplit chacun un panier, qu'on laisse déborder généreusement.
On fait des petites parts pour la famille. Puis on entre dans la grange avec la poche encore passablement pleine. On monte sur la montagne de foin, et on enfouit notre trésor sous une galette. Le foin qui vieillit doucement réchauffera les noisettes et les aidera à mûrir à point. Quand nous reviendrons les chercher en décembre pour les donner à maman, elle ajoutera les amandes de nos noisettes à son sucre à crème. Pour le bonheur de toute la maisonnée.
Assis sur la galerie, j'ai les noisettes de mon panier à arranger. J'enlève les enveloppes. Le jus noircit mes doigts et ça pique un peu. Je casse les écales entre deux roches, et je savoure les amandes.
Ah bin! En voilà une avec une amande double. Vite le mot magique.
- Filipina!
Ça porte chance.
Les noisetiers sont au rendez-vous. Enchevêtrés dans la clôture, ils sont très grands.
Michel avait raison. Les noisettes sont là par milliers. Toujours en groupe de deux ou trois, elles se cachent tant bien que mal derrière les feuilles. Un écureuil saute d'une branche à l'autre et disparaît. Michel déplie son sac à patates, et en sort une vieille paire de gants de coton. Il pense à tout Michel. Pas moi. Il me donne le gauche, enfile le droit, et commence à grimper dans les carrés de la clôture à vache. J'essaie à mon tour, mais c'est haut et la clôture me balance dangereusement.
- Monte proche d'un piquet, ça ira mieux.